À 2 h 45, pendant que la plupart des voisins dorment encore, Jean-Louis, 72 ans, enfile sa veste et prend le volant. Avec Josiane, 69 ans, il part distribuer des journaux dans la campagne. Tous deux travaillent depuis leurs 15 ans, et ils ont longtemps tenu une boucherie. Aujourd’hui, la retraite ne leur suffit plus.
La raison tient surtout à un chiffre : leur pension commune reste inférieure à 1 000 euros par mois. Sans ce travail de nuit, le couple ne pourrait pas payer ses factures. Le cumul emploi-retraite est devenu leur seule marge de manœuvre.
Pourquoi Jean-Louis et Josiane, 72 et 69 ans, travaillent la nuit
Le loyer, les courses et les factures d’énergie ont grimpé avec l’inflation. Jean-Louis souffre d’arthrose et reconnaît la fatigue de ces nuits répétées, mais il tient bon pour soutenir le budget du foyer. Josiane, elle, s’occupe des portières, des escaliers et de l’organisation de la tournée. Ils forment un binôme bien rodé.
Dans le documentaire de 22 minutes intitulé Face à l’inflation, le couple raconte qu’il ne s’est rien acheté depuis un an et demi. Pour mettre un peu d’argent de côté, ils renoncent à leurs propres achats. Chaque euro gagné la nuit compte.
Une tournée qui commence à 2 h 45 : 230 exemplaires, quatre heures, une quarantaine d’euros par nuit
Le réveil sonne vers 2 h 45. Après un café, le couple rejoint le dépôt, qui ouvre vers 3 h 15, pour charger les paquets de journaux. La tournée dure près de quatre heures. Ils déposent environ 230 exemplaires dans les boîtes aux lettres et chez les commerçants, pour une quarantaine d’euros par nuit.
Une nuit, 230 exemplaires et une quarantaine d’euros
Entre le réveil à 2 h 45 et le retour à la maison, le couple passe près de quatre heures à arpenter les rues. Le gain reste modeste, mais il revient chaque nuit, et c’est ce revenu régulier qui compte pour leur budget.
De la boucherie prospère à la vache folle : comment la retraite a été amputée
L’histoire commence bien. Les deux époux ont commencé à travailler à 15 ans, puis ont acheté leur première boucherie en 1978. Le commerce tourne, la clientèle est fidèle, et le couple gagne près de 4 000 euros par mois à deux. « On pensait pas à la retraite à ce moment-là », résume aujourd’hui Jean-Louis.
Josiane travaille aux côtés de son mari, sans statut salarié ni cotisations personnelles. Elle est persuadée que la vente du fonds de commerce leur assurera plus tard une retraite confortable. Ce calcul repose entièrement sur la valeur de la boucherie.
Au début des années 1990, la crise de l’encéphalopathie spongiforme bovine, surnommée vache folle, frappe la filière. Les clients se détournent du bœuf et les ventes chutent brutalement. « Jamais je pensais que la boucherie s’effondre comme ça, jamais », confie Jean-Louis devant la caméra, avant d’ajouter : « Depuis la vache folle, ça a été la catastrophe ». Le couple voit fondre la valeur de son commerce, alors qu’il comptait dessus pour compléter une retraite de base déjà modeste.
Quand la retraite arrive, les comptes ne ferment pas. La boucherie n’est pas revendue au prix espéré, et la carrière de Josiane reste incomplète. Ensemble, le couple touche moins de 1 000 euros par mois.
Un phénomène plus large : des retraités qui retravaillent faute de pension suffisante
Le cas de ce couple n’a rien d’isolé : d’autres doivent travailler jusqu’à sa mort, faute de pension suffisante. Près d’un million de retraités, en France, vivraient sous le seuil de pauvreté s’ils ne comptaient que sur leur pension. Beaucoup retravaillent donc pour compléter une retraite jugée trop basse, comme le montrent les chiffres de la retraite moyenne.
Le portage de presse en région se fait de plus en plus par des personnes de plus de 50 ans, souvent retraitées, pour des rémunérations modestes. Pour beaucoup d’entre elles, chaque tournée sert à tenir le budget du mois. Le phénomène touche ainsi des profils que l’on imagine rarement debout à trois heures du matin.
Cumul emploi-retraite et portage de presse : règles, rémunération et contraintes
Un retraité peut en principe reprendre une activité tout en touchant sa pension, c’est le cumul emploi-retraite. Les règles varient selon la date de départ, les revenus et le statut choisi, il vaut donc mieux vérifier auprès de sa caisse de retraite avant de se lancer. Dans le portage, la rémunération dépend en général du nombre d’exemplaires distribués, ce qui explique des revenus souvent modestes.
Avant de se lancer, trois points méritent d’être examinés de près :
- la date de départ à la retraite et les règles du cumul qui s’y appliquent ;
- le statut sous lequel l’activité est exercée, puisqu’il conditionne les cotisations ;
- l’impact éventuel de ces cotisations sur la retraite complémentaire.
Pour Jean-Louis et Josiane, ces nuits ne relèvent pas d’un choix de vie. Interrogé sur ses plaisirs, Jean-Louis répond : « Mon plaisir c’est d’être ensemble et nos enfants et nos petits-enfants ». Le couple espère pouvoir un jour retrouver des nuits complètes.
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